Quelques jours à Conakry avec le Circus Baobab

Photos et notes de Jacques "Papa" Chevallier, 7 févier 2000

En pièces détachées

Première image à mon arrivée, le 22 janvier, celle du chantier sur lequel on construit le baobab, futur "décor" du spectacle et du cirque : un échafaudage avec deux énormes troncs d'arbre allongés sur une plate-forme. Des gisants et, tout autour, des "branches" comme en attente. Bruit des marteaux sur les clous, des scies façonnant des pièces de bois pour l'échafaudage. Les charpentiers s'activent pour dresser les deux troncs étayés par des pièces métalliques articulées : allongés durant le transport, ils seront "debout" durant le spectacle, agrémentés de branches entre lesquelles évolueront les trapézistes. Difficile d'imaginer ce "baobab" animé par les voltiges des acrobates, mais tel quel, en pièces détachées, il incite déjà au rêve, "décor" quasi fabuleux de la légende du singe tambourinaire qui sert de fil conducteur au spectacle et au film.

Vers le ciel

P.Bidon - L.Chevallier - BBL - C.Chapin - Fifi - Enfants PierrotA côté du chantier, la scène circulaire près de laquelle sera dressé le baobab est en place, provisoirement du moins. C'est l'après-midi : soleil écrasant, la scène est déserte, silencieuse Demain, quand je l'apercevrai de loin, des corps noirs en surgiront, comme projetés vers le ciel. C'est qu'un trampoline a été installé au cœur du plateau. Les acrobates guinéens ont fait d'énormes progrès dans ce domaine, mais lorsque, venu leur enseigner une parfaite maîtrise du trampoline, l'instructeur français paye de sa personne en effectuant quelques figures aériennes particulièrement complexes, on peut mesurer le chemin que les jeunes Africains ont encore à parcourir.

Hangar

Lt.Kabiné (au fond) - Mamady - KoumbassaAcrobatie au sol, jonglage, mise en place du spectacle proprement dit... tout cela a lieu dans un vaste hangar proche du stade de Conakry. Cette bâtisse a abrité des matches de basket-ball comme en témoignent quelques lignes blanches sur un plancher par endroits défaillant ainsi que plusieurs rangées de gradins sur lesquels, chaque jour, se glissent, fascinés, les premiers "spectateurs" du Circus Baobab. Lorsque "d'Artagnan" et ses copains musiciens frappent sur les djembés et les balafons il n'y a pas que les acrobates qui se déchaînent: ça "balance" aussi sur les gradins!

Mariage ?

Danse + acrobatie = danse acrobatique ? Pas vraiment parce que celle-ci semble bien être un exercice et un art spécifiques et non quelque hybride né de la simple association de celles-là. Un mariage ? Oui sans doute, mais parfaitement réussi.

Le cercle

Une séquence importante du spectacle repose sur le cercle. Aussi bien, le cirque est cercle et c'est en cercle qu'on s assemble traditionnellement, en Afrique. Dans cette séquence, les danseuses-acrobates, accroupies, frappent le sol de la main tout en se déplaçant par bonds, au rythme des djembés, le long d'un cercle imaginaire. Répétition après répétition, l'ensemble musique-danse trouve son rythme non sans que le lieutenant Kabiné et Moussa, anciens du Ballet national de Guinée, ne le soulignent inlassablement du talon avec une autorité qu'aucun des jeunes ne conteste. Respect du savoir-faire des deux vieux danseurs, ou, plus généralement comme il est de règle en Afrique, des anciens ?...

L'outil de travail

Un grand moment dans la mise au point du spectacle: le premier 'filage", le 29 janvier. Toutes les séquences se succèdent sans interruption, même Si, ici ou là, il y a échec dans une acrobatie, erreur dans une danse ou dans une figure d'ensemble. Pas trop de problème, semble-t-il. Pierrot Bidon, le metteur en scène observe, ses papiers à la main qu'il consulte de temps à autre, à la fois proche et distant du spectacle. Tension, attention. Je regarde son visage d'ordinaire souriant : il ne l'est pas ! Mécontent de ses apprentis, Pierrot? Pas le moins du monde. Il les réunit, le 'filage terminé", les complimente, souligne quelques défauts, précise le programme des répétitions à venir et insiste pour que, le lendemain un dimanche ---, soit un jour de repos total.
Le blond Kabila qui, depuis de longues semaines, se consacre à la formation des acrobates, ajoute quelques commentaires amicaux mais fermes sur la nécessité d'une stricte discipline, notamment dans le respect des horaires (il me dira plus tard que ça va de mieux en mieux dans ce domaine). Sa conclusion, comme celle de Pierrot, porte sur l'importance du repos, des soins apportés au corps:
"N'oubliez jamais que votre corps, c'est votre outil de travail!."

Fifi

BBL - FifiLaurent m'avait beaucoup parlé de la "petite Fifi", petite par sa taille mais étonnante sur le plan acrobatique comme sur celui de la danse. La meilleure danseuse du groupe ? Sans doute pas, car la discipline collective n'est pas son fort, mais quel dynamisme, quelle énergie!

"Fifi, il parait que tu dis avoir appris à danser dans le ventre de ta mère?
- Ben oui, puisqu'elle était danseuse, c'est comme ça!
"
Elle s'esclaffe et va faire une cabriole sur le tapis.

Lire, écrire, compter

Chaque après-midi, après un temps de repos, les jeunes acrobates sont sagement assis sur leurs tapis d'entraînement devant un tableau noir. Face à eux, un instituteur de Conakry venu leur apprendre à lire, à compter.

"B a = ba, c a = ca, ça = ça, sa = sa",etc...: apprentissage syllabique de la lecture. Les doigts se lèvent pour répondre aux questions du maître, pour inscrire un mot au tableau, y poser une multiplication ou une division. Une part de cet enseignement porte aussi sur la géographie de la Guinée et sur les problèmes de santé (sida, contrôle des naissances).

Atiéké

A quelques centaines de mètres du stade, le Corsé, un petit restaurant guinéen fréquenté par des habitués. L'équipe du cirque et du film en a fait sa cantine. Le Corsé n'est pas signalé dans Le Petit Futé "Guinée" qui vient de paraître. Dommage, car c'est bon, varié, et pas cher. Mais un soir, Manssa, le chauffeur, nous emmène dans un quartier plus éloigné. Il cherche un peu et réussit finalement à faufiler sa vieille R12 entre quelques maisons basses pour déboucher dans une sorte de cour sur laquelle s'ouvre une grande salle. Un restaurant anonyme. Des Guinéens, assis de chaque côté d'une table basse, plongent leurs doigts dans un plat ovale où l'on devine les restes d'un énorme poisson. Il a été grillé et arrosé d'une sauce légèrement sucrée avec de l'atiéké pour "garniture". A vrai dire, on le met à toutes les sauces - épicées de préférence! - cet atiéké. C'est du manioc cuit et râpé dont on fait une boulette au creux de la main avant de la manger. Auparavant, prière d'utiliser le savon et l'eau de la grande cuvette qui ont été placés à côté de la table.
"Peut-être as-tu besoin d'une cuillère ?", suggère malicieusement Manssa, observateur discret de mes difficultés à confectionner les boulettes de manioc.

Bama

La mayonnaise à l'huile d'arachide est fort prisée. On la tartine en beaucoup d'occasions. Marque nationale: "Bama". Un grand panneau publicitaire sur la route qui conduit dans le centre fait l'éloge de "Bama, la mayonnaise qui a le bon goût."

Dans la rue

Le long de cette route, de nombreux panneaux vantent produits et industries. L'un d'eux met en garde contre le sida ; un autre incite au contrôle des naissances. Ici et là une grande affiche avec le portrait du Président de la République Lansana Conté.
Des marchés sont installés à tous les carrefours : une succession de petites boutiques. Avec des objets en plastique, des légumes, des bananes, des mangues. Petites pyramides d'oranges... blanches : elles sont pelées et prêtes pour être sucées.
Les feux tricolores sont installés mais ne fonctionnent pas. Aux heures de pointe, des agents tentent à grands gestes de régler une circulation abondante, confuse et indisciplinée. Pas de bus mais un grand nombre de vieux minicars brinquebalant dans lesquels s'entassent les passagers. De temps à autre, une belle voiture ou un 4x4 japonais.
Passage rapide de motards de la police suivi de jeeps précédant une énorme Mercédès elle-même suivie de quelques véhicules militaires. Dans la limousine, la première épouse (il en a une seconde) du Président. On me dit qu'elle se déplace toujours ainsi. Une sorte de sirène, telle celle qui est montée sur les voitures des cops américains, annonce le convoi.

Une famille

Visite à la famille de Manti, l'aide costumière du cirque. La vieille grand-mère serait âgée de quatre-vingt-treize ans. On se fait la bise. Elle est alerte. Manti m'a expliqué que c'est elle qui l'a élevée après la mort de sa mère. C'est elle aussi - mais oui! - qui lui a conseillé de quitter un mari peu sympathique et de divorcer. Il y a quelques années, la vieille femme cultivait encore quelques légumes dans un coin de la grande cour en terre battue. Plusieurs jeunes femmes et beaucoup d'enfants autour d'elle. Un tout petit pleure quand nous approchons et enfouit sa tête dans le cou de sa mère. "C'est comme ça chaque fois qu'il voit un Blanc", commente en riant l'oncle de Manti.
Les autres hommes de la famille sont au travail. Lui, il est de passage. Il n' aime pas trop Conakry. C'est un paysan. Dans un français impeccable, il me parle de ses cultures, du maïs, du manioc, des semences au début de la saison des pluies, des récoltes successives jusqu'à l'automne. Passionné par la terre, par sa terre.

Taxis-brousse

Kotyla - C.Chapin -Manti (de dos) - L.ChevallierIls sont regroupés au-delà du grand marché de Madina et chargent clients, bagages et marchandises à destination des principales villes du pays. Souvenir d'une séquence comique de Diembéfola tournée là par Laurent, il y a une dizaine d'années, lors du retour de Mamady Keita dans son village natal : la "panique" du fameux percussionniste quand le chauffeur du taxi-brousse cherche à hisser sans ménagement le précieux djembé sur la galerie du véhicule déjà chargée d'une montagne de caisses et de colis!

Le long voyage

M.Diallo - Jean-MichelLa route est longue, plus ou moins défoncée, pour atteindre des villes comme Kankan où le cirque doit se rendre en mars. Les taxis-brousse, passe encore, mais j'ai du mal à imaginer, sur des routes qui tiennent parfois de la piste, un camion avec une longue remorque chargée des " morceaux " du grand baobab.
Pourtant, dans quelques semaines, le cirque entame sa tournée et l'équipe cinéma va filmer ce qui pourrait être le plus " étonnant chapiteau du monde "... Si le Circus Baobab en possédait un!
Ce qui n'est pas le cas : le spectacle aura lieu sans chapiteau, sous le ciel. Chacun espère que celui-ci sera "bien étoilé". Et que le tournage sera entouré de "bonnes vibrations."

Photos et notes de Jacques "Papa" Chevallier, 7 févier 2000