Mars 98, Conakry

J'arrive en Guinée avec mon projet : un film imaginé autour d'une troupe de saltimbanques africains, autour de sa vie quotidienne, de son périple le long des pistes du pays, de ses représentations sur les places des villages.

C'est pour moi la réunion de deux mondes que j'ai appris à connaître au fil des ans et qui m'ont accueilli tour à tour : le cirque* et l'Afrique. Deux mondes qui me semblent être faits l'un pour l'autre mais qui, curieusement, ne se sont pratiquement jamais rencontrés.

Pour Telivel, le mot cirque est attaché au vague souvenir du cirque Moréno, un petit cirque français "à l'ancienne" qui, avant 1958, se produisait dans les colonies de l'Afrique Occidentale Française. Je lui parle du "nouveau cirque" à travers le monde, d'un véritable lieu scénique au sein d'un espace circulaire où se retrouvent pêle-mêle les arts de la piste, le théâtre, la danse etc..., de la multiplication des écoles de cirque, du Cirque du Soleil, de Zingaro, de Plume, d'Archaos, etc..., d'un genre culturel qui ne dépend plus, en France, du Ministère de l'Agriculture - animaux obligent ! - mais, depuis quelques années, du Ministère de la Culture. Nous passons de longs moments à évoquer cette révolution récente au sein du spectacle vivant, constatant ensemble l'absence quasi totale, malgré ses ressources immenses, du continent africain dans ce langage universel.

Quant à imaginer un "road movie" sur une troupe de cirque en Afrique, cela suppose bien entendu que, d'une façon ou d'une autre, ce cirque existe ! Difficile de faire semblant d'être jongleur ou acrobate...

La réaction de Telivel dépasse de loin mon attente. Après réflexion, il décide de faire de la troupe à créer pour ce film, un projet à l'échelle du pays. Avec mon aide, il souhaite même la pérenniser et donner ainsi, à la Guinée, la première troupe d'acrobates aériens en Afrique.

[ Telivel présente le projet]

Le réel venait ainsi de donner une toute autre ampleur à une idée de film née de mon imagination.

Telivel :

"La création de ce cirque acrobatique aura, je pense, le même effet que celle des Ballets Africains par KÉÏTA Fodéba** dans les années 50. A cette époque, en Afrique, on connaissait seulement la danse traditionnelle dans les villages. Et quand il a décidé de créer ses ballets, c'était après en avoir vu en Occident. Aujourd'hui, on croit que c'est une création endogène, issue de la tradition. Non, c'est quelque chose qui est venu de l'extérieur, de l'étranger, et qui a permis de valoriser des traditions qui étaient là.

Pour moi, le cirque peut avoir un impact similaire. Le cirque, c'est déjà un mot nouveau. Et cette notion de cercle qui appartient à son origine même, je la trouve extrêmement intéressante parce que, malgré tout, nous continuons à travailler dans un apport venu d'Occident, du point de vue du spectacle : les Ballets Africains dansent sur une scène face au public.

Et pour une fois, nous allons avoir un genre qui, délibérément, se retrouve dans le même contexte que celui des fêtes traditionnelles et qui va dire :

On va se mettre en rond, et on va faire des choses qui vont vous étonner".

* J'ai eu l'occasion de vivre pendant deux ans, dans différents pays, avec les gens du cirque pour la réalisation d'une série documentaire : Les Enfants du Voyage, 3 x 52 mn ( 92/93, Canal+, Arte ), puis Florilegio ( 94, Canal+ ) avec la famille Togni, et Le Cri du Caméléon ( 97, Arte ) avec Joseph Nadj et la compagnie Anomalie.

** KEITA Fodéba, artiste guinéen, a créé à Paris, en 1950, les premiers ballets d'Afrique Noire avec des étudiants africains résidents à la Cité Universitaire. Après l'indépendance de 1958, ces ballets sont devenus les Ballets nationaux de la République de Guinée.