En un an, ma petite troupe imaginaire est devenue un projet qui concerne tout un pays ! Lourde responsabilité...
Comme dit l'ami Telivel pour calmer mes angoisses : "Tu as créé une dynamique. Moi, je te dis que les Guinéens vont se l'approprier et puis ça ne sera plus ton cirque, ce sera un cirque guinéen !"
De fait, ce film devient de plus en plus inclassable...
Une fiction qui crée un documentaire ? ou l'inverse ?
Réalité, fiction, vieux débat depuis Lumière et Méliès !
J'aime la réponse de Van der Keuken : "Je fais du cinéma...
sensoriel...".
En tout cas, je sens, dans cette relation de confiance réciproque tissée au
fil des ans, la possibilité de créer un film différent.
A l'image de ce dicton d'un vieux chamane tiré du bouquin "Le Cercle des
Anciens" : "Tu as à m'enseigner, j'ai à t'apprendre, et, dans
cette responsabilité réciproque, quelque chose de neuf a une chance de germer
à travers l'espace et les siècles."
Pour ma part, je m'arrêterais à "une chance de germer" et je laisse volontiers "l'espace et les siècles" aux vieux chamanes ! Mais ce que je ressens en Guinée, c'est bien ça.
Je n'ai jamais vraiment cru à un cinéma dit ethnographique, un cinéma dans
lequel le cinéaste, blanc en général, se voudrait transparent dans un village
indigène. Chacun sait que notre simple présence modifie le réel.
Il m'est nécessaire de me nourrir en permanence d'un échange avec l'autre. Et,
cette fois-ci, "l'autre" a décidé de faire corps avec mon idée.
Depuis six mois, je commence à vivre avec la troupe du Circus Baobab pour en
dégager les caractères forts, découvrir les futurs personnages du film. Si je
connais déjà beaucoup d'anciens parmi le staff, certains des jeunes se
révèlent déjà, même si notre communication reste réduite pour l'instant
par manque de français.
Exactement comme avec Baba, l'Enfant Noir, qui, au départ, ne savait
dire que "oui", "non", "merci", et
"bleu" en pointant son doigt vers le ciel.
Difficile d'expliquer comment et pourquoi l'on sent qu'avec un tel ou un tel, il
va se passer quelque chose, que le courant s'établit... Une forme de
télépathie ?...
En tout cas, plusieurs de ces jeunes artistes commencent à émerger à mes yeux
comme de vrais personnages.
L'an prochain, la troupe au grand complet, jeunes et "anciens",
partira en tournée. Un voyage qui ne sera pas de tout repos tout au long d'un
parcours inévitablement jalonné d'imprévus.
En raison de l'état général du réseau routier encore très chaotique, des
nombreux cours d'eau à traverser avec ponts, bacs, pirogues même. En raison
aussi des problèmes de ravitaillement, de logement, d'électricité, de
mécanique, d'entretien des camions. En raison encore, dans une Guinée très
mal approvisionnée, des problèmes de soins, de médicaments, en cas de maladie
ou même d'accident ( hélas, toujours possible ).
Bref, faire voyager une caravane de cirque en autonomie, à travers le pays, relève certainement de la gageure et le film s'attachera nécessairement au caractère aventureux d'un tel périple. ( Cf notes de repérage ).
Je tournerai selon une formule assez souple, avec une caméra mobile que je tiendrai ( je ne sais pas faire autrement...). L'équipe du film sera très réduite. Elle a déjà participé à mes films précédents en Guinée.
Nous voyagerons dans le bus, parmi les acrobates, parmi la troupe.
La caméra s'attachera à ces jeunes pour qui ce grand voyage prendra certainement des allures de voyage initiatique.
En suivant leurs représentations, elle sera en coulisse mais aussi au cœur du spectacle, perchée dans le baobab, glissée au milieu de l'assistance, pour rendre compte du "merveilleux" créé par les grandes envolées acrobatiques, par la folie des rythmes, par les voltiges aériennes, par les lumières, les costumes, mais aussi par les réactions imprévisibles des spectateurs qui découvriront tout cela pour la première fois.
"Au cirque, je rêve les yeux ouverts" disait Hemingway.
Circus Baobab transportera du rêve, de la magie, une fiction même ( la Légende du singe tambourinaire ) dans les conditions du réel, du vécu sur les pistes de Guinée.
Avec une histoire, ses personnages, ses imprévus, ses rencontres.
Avec ses confrontations entre urbains et villageois, entre cirque moderne et rituel traditionnel, entre jeunes et anciens, garçons et filles, spectacle et coulisses, entre joie et dénuement...